CQI 540/11.06.2017/9h16-9h31

Le métro réserve encore des surprises. Un homme monte, un livre à la main. Il lit à voix haute des poèmes, se balade dans la rame en se penchant vers chaque passager pour qu’il entende mieux les quelques vers qui au hasard de son déplacement sont offerts à qui veut bien écouter… Je n’arrive pas à capter à son passage le titre du recueil, impossible d’avoir un quelconque avis non plus sur ce que j’entends, cela va trop vite… L’homme finit sa lecture, referme le livre, et dit : « c’était un poème sur la vengeance, comme quoi la poésie, parfois, ça évite de se venger »… Et il sort de la rame…

 

 

 

La la Land

imagesIl y a d’abord comme un doute. Cette caméra dès la première séquence qui semble perdue, ne sait trop où aller, qui suivre, elle tourne, passe d’un danseur à un autre, elle a l’air de courir après ce qui a été perdu. La grande époque de Hollywood et du Cinémascope (d’ailleurs mis en évidence avant même la première scène par un agrandissement de l’écran qui dévoile les lettres du mot « cinémascope ») ? Ce doute va subsister assez longtemps. Les pas de danse de Ryan Gosling sont bien timides quand on se rappelle de Fred Astaire ou Gene Kelly. Cette façon de danser avec les mains dans les poches est d’ailleurs assez significative, presque absurde. Tout comme les claquettes à peine ébauchées, comme en une réminiscence d’un passé à tout jamais perdu. Tout est là. Comment à partir d’un passé glorieux construire un film contemporain ? Le jazz dans le film en sera d’ailleurs comme un double ayant une quête semblable, à la recherche lui de nouvelles formes musicales. Comme l’expression le dit, on peut toujours rêver. D’ouvrir un club de jazz (remplacé par la mode du « samba-tapas »), ou de multiplier les castings en espérant une grande carrière de comédienne. Les deux héros semblent donc avoir des rêves tout d’abord inaccessibles : leur réalisation ne se fera finalement qu’au détriment d’un troisième rêve pourtant commun, celui d’un amour durable et d’une vie commune. C’est peut-être là que le film est moderne et se démarque de l’optimisme d’antan, dans cette réalisation d’une vie professionnelle au prix d’un grand sacrifice. Pourtant nous sommes au cinéma, et le cinéma permet tout, de refaire l’histoire, ou de refaire les histoires (de les chanter même pour obtenir le rôle de sa vie, le rôle qui changera sa vie), alors pourquoi se priver en une séquence magnifique de tout rejouer, et de faire en sorte que tout aurait pu se passer autrement, comme en un conte de fées ? Cette croyance en un cinéma capable de tout rejouer est toujours d’une grande émotion. Encore davantage quand le réel malgré tout revient à lui, dans le sens d’un réveil après un long rêve…

Aquarius

aquariusL’émotion surgit très vite ici. Plongée dans le passé, les années 80. Un préambule qui nous amène subtilement à découvrir Clara. Une fête est organisée pour l’anniversaire de sa tante, qui est donc au centre de toutes les attentions. Mais les discours du jour font que celles-ci se déplace vers  très vite vers Clara, qui sort d’un cancer, qui vit là comme une renaissance. Il est temps de danser pour fêter cela, et quoi de mieux que Gilberto Gil et son célébrissime Toda menina baiana ? La musique sera au cœur du film, au travers notamment de la collection de vinyles impressionnante de Clara. Des vinyles qui résonnent toujours trente ans plus tard quand elle est confrontée à des promoteurs immobiliers prêts à tout pour qu’elle vende le dernier appartement occupé de l’immeuble, dans lequel elle vit désormais seule.

Il y a plusieurs niveaux de lecture ici. Le premier, le plus évident, est celui qui montre les ravages dus à un capitalisme dont la sauvagerie est ici comme démultipliée. Reflet d’une société profondément inégalitaire, dont on dessine même les frontières entre quartiers riches et pauvres. Mais ce qui est le plus troublant ici, et le plus magnifique, c’est cet écoulement du temps, accentué par la présence permanente de la mer. Les années passent, certains meurent, d’autres grandissent ou vieillissent. Il y a là une force inéluctable, naturelle, impossible à contredire. Mais les êtres eux, ne sont pas prisonniers, les différentes époques se mêlent, les souvenirs ressurgissent, et davantage encore au fur et à mesure que leur âge est avancé. Les spectres du passé restent présents, parfois ressuscités par quelques photographies, ou morceaux de musique qui rappellent tel moment. L’avidité des promoteurs n’en parait que plus dérisoire, eux qui ne vivent que dans un futur imaginé avec toujours plus de profits.

Il faudrait s’attarder sur la minutie de ces plans séquences qui parviennent en un court instant à nous faire passer de la jeunesse du personnage à son âge actuel, quand par exemple d’une scène d’amour sur la plage la caméra se déplace lentement pour finalement montrer Clara : de la même manière que sa tante, au début du film, le jour de ses soixante-dix ans se rappelaient de ses ébats de jeunesse, ici les temps se mêlent, les désirs ressurgissent, la vie est toujours là malgré les disparus et les difficultés… La finesse de la bande sonore ajoute à cette empreinte du temps et cet entremêlement qui fait toute la richesse de nos existences…

Paterson

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Le dernier film de Jim Jarmusch, Paterson, laisse, après une nuit, alors qu’un nouveau jour commence exactement comme à l’écran, et que je m’apprête à répéter des gestes quotidiens, un sentiment partagé. Si l’on réfléchit au lourd postulat de départ, et notamment à ce couple de classe moyenne vivant dans un pavillon avec un chien, dans un rythme monotone, la caricature, amplifiée par une posture assumée de femme au foyer, parait difficile à démonter. Qu’est-ce qui en effet pourrait sauver les personnages de cet état présenté dans la construction même du film comme immuable ? Les décorations ou les pâtisseries, toutes en noir et blanc, ne semblent qu’enfoncer davantage le clou. Quant à la guitare tant attendue, elle aussi décorée de noir et de blanc, elle ne parvient pas à donner de la couleur à cette vie dont la répétition est le moteur, ronronnant à tout le moins. Reste donc la poésie. Partant justement du quotidien le plus banal, elle parvient à hisser le récit, mais jusqu’à un point limite, qui est celui du réel auquel il faut se confronter. C’est ainsi que le chien la détruira en moins de temps qu’il n’en faut pour la lire. Ou que le bus conduit par notre poète, tombant en panne, révélera une réalité différente et perturbera le rythme quotidien du héros, démuni devant l’incident. Un « héros », justement, qui interviendra courageusement dans le bar où il se rend chaque soir à l’occasion de la sortie de son chien, face à un habitué du lieu, dont le désespoir amoureux lui fait brandir une arme à feu, d’abord face à celle qui ne veut plus de lui puis contre lui-même. Or il s’avèrera que cette arme n’était qu’un jouet. Ainsi le factice fait perdre toute crédibilité au personnage, à sa posture de héros, tout comme dans la scène où il doit emprunter un téléphone à une enfant, décoré de rose, pour signaler la panne du bus qu’il conduisait. Dans l’une des premières conversations du film, sa femme lui dit avoir rêvé de jumeaux, et lui demande s’il aimerait en avoir. De nombreuses scènes sont ensuite peuplées de jumeaux, dans la rue, dans le bus, dans le bar. Or le personnage lui-même semble être double, perdu entre le quotidien monotone et déprimant et cette envie d’en sortir, par la poésie ou des actes hors du commun pour ne pas dire héroïques. Mais la réponse qu’il donne à sa femme ce matin-là, qui dit à peu près ceci : « oui, pourquoi pas, nous en aurons un chacun », révèle bien que les parcours, et celui du couple en particulier, restent individuels et ne se mêlent pas. Chacun sa vie, et l’enlacement, au réveil, ne convainc pas du contraire, tant il est lui-même pris dans une imagerie vieille presque comme le monde. Et quand la poésie finit par être détruite, un rebondissement inattendu, « ah ah », lui redonnera vie, relançant la machine, un carnet neuf remplaçant l’ancien. Exactement comme le nouveau bus venant faire oublier celui tombé en panne, ou comme l’amoureux déçu reprenant vie. Une fausse éternité toute jarmuschienne…

CQI 458/08.11.2016/6h44-6h59

Le dimanche le cinéma débordait de monde, je n’avais pu entrer. Arrivé in extremis la séance m’échappait. Je ne sais ce qu’allaient voir toutes ces personnes. Le lundi est plus calme. Je prends mon billet en quelques secondes et me retrouve dans une salle avec une dizaine de personnes.Le film de Wang Bing montre les Ta’Ang, peuple coincé entre Chine et Birmanie et contraint de fuir les combats opposant les rebelles au gouvernement birman. La caméra s’absente pour laisser mieux voir. Avec une discrétion sidérante, à la manière de Frédérick Wiseman, elle montre ce que vivent ces familles poussées hors de chez elles. Il s’agit de trouver un abri, de partager un repas, de décider quoi emporter. Les décisions ne sont pas faciles, les discussions nombreuses. Tout est montré en nous positionnant au cœur de ce qui se vit, je ne peux mieux le dire en employant ces deux mots, cœur et vivre, alors que résonnent régulièrement les explosions de l’autre côté de la montagne. Les images de ces visages éclairés à la bougie, des ces corps en action, hésitants, inquiets, sont d’une beauté rare. A aucun moment l’impression d’être un voyeur ne surgit, Wang Bing est là, parmi eux, parfois son ombre apparait, mais on ne l’entend pas, pas de question, de commentaire, il s’agit juste de montrer, de montrer de manière juste, et en rendant justice à ceux qui sont victimes d’événements qui les dépassent. Des images qui bien sûr entrent en résonance avec tant d’autres dans le monde, beaucoup trop. Mais rarement filmées avec une telle modestie, une telle empathie. Le bouleversement ne me quitte pas pendant deux heures et demi, il pourrait durer encore.