CQI 568/13.10.2017/8h22-8h37

Dans la série « avons-nous changé ? »… Ne plus savoir où poser sa pensée, ou même simplement ses pensées. Ne plus trouver les priorités. Chaque jour avoir sous les yeux, croiser, cette misère qui devient d’une banalité insoutenable, mais qui semble comme entretenue : aucune alerte ne rencontre un écho autre que de la rendre invisible ici, un temps. Malgré tout continuer sur la voie de la création, s’intéresser, réfléchir, proposer. Transmettre. Découvrir. Il y a comme un déchirement intérieur entre cette ébullition de la création et la réalité croisée quotidiennement. Et puis il y a ces mots, surgis de milieux autrefois préservées, « le débat entre les loisirs et les savoirs », ou quelque chose du genre, comme si la lutte existait, comme si les premiers devaient gagner pour faire gagner les chiffres, pour faire gagner la pauvreté intellectuelle comme en un écho sordide avec la pauvreté sociale. « Misère, misère… » comme il disait…

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CQI 568/10.10.2017/9h28-9h43

La question est restée en suspens. Elle flotte au-dessus de moi depuis : en repensant à ce que nous étions à vingt ans, avons-nous l’impression d’avoir eu depuis plusieurs vies ? Plus exactement, celui dont je me rappelle alors est-il un autre ? Merci de me l’avoir posée… De la même manière que je ne savais plus l’autre jour si mes souvenirs étaient faits de moments vécus ou vus et revus (en photographies notamment), je ne sais plus trop si celui que je revois agir, penser, bouger, rêver, est bien le même que celui qui aujourd’hui l’imagine ou le revoit ainsi. C’est là d’ailleurs que se joue une partie du questionnement, dans cette capacité à créer ce qui n’a pas existé, en étant parfois persuadé du contraire. Je ne crois même pas que ça m’arrange, il ne s’agit nullement d’édulcorer la réalité, de l’arranger, non, mais bien davantage de faire avec la complexité de la mémoire. Exactement comme quand un rêve nous parait si réel. Ce qui me vient d’abord ce sont les rencontres, et la question de savoir si ceux que je côtoyais alors et que je ne vois plus je pourrais aujourd’hui les fréquenter de la même manière. Restent ceux qui ont suivi le même chemin : ai-je l’impression de les voir si différents de ce qu’ils étaient ? Même depuis un regard extérieur la question reste difficile. Et en amène une autre : changeons-nous ou évoluons-nous ?

CQI 567/30.09.2017/7h22-7h37

Je regardais cet enfant, assis en face de moi, dans le métro. Sa bouille joviale et curieuse me rappelait ce temps où le même genre de petit être était assis plutôt à côté de moi. Se sont mêlés alors ces instants où l’insouciance donnait à mon regard un air comme indifférent face aux visages, quels que soient leurs âges, ceux où la conscience naissante de la préciosité de la vie commençait à me troubler, et ceux qui comme aujourd’hui, face à ce bonhomme posé là, provoquaient une troublante mélancolie. Le défilé des années m’a fait tourner la tête puis j’ai baissé les yeux pour m’accrocher à ce qui était plus neutre, peut-être même que je les ai fermés. Tant d’images en tête bousculaient alors ma mémoire, qui ne savait plus distinguer ce qui avait été vécu de ce qui avait été seulement vu, et revu.

CQI 566/19.09.2017/…-7h03

Nous voilà donc partis sur les routes de l’Ain à la recherche d’un lieu dévoilé tardivement, ce qui faisait partie du jeu, par Outrance, cette association au joli jeu de mot qui organise donc un week-end consacré à ce qu’on appelle psytrance, ou pour les vieux qui aiment les noms complets, trance psychédélique. Nous traversons le fantomatique village de Mollon, et passons comme dans un film, au ralenti (comme si le ralentisseur était fait pour provoquer un émoi cinématographique) devant la salle des fêtes au traditionnel éclairage aux néons. De grandes tablées et sans doute tout le village réuni ici tant la rue principale (unique ?) est déserte à cette heure, il est autour de 20h30…

L’auberge du Mollard, un peu plus loin, est un repère pour trouver le terrain où se déroulent les hostilités. Nous empruntons le chemin conduisant à l’auberge au doux nom ouvrant l’appétit. Hélas il nous faut faire demi-tour, certes nous entendons le boum-boum juste derrière mais le chemin s’arrête au Mollard, donc on repart. Effectivement plus loin sur la route une silhouette à cornes agite une lampe, comme s’il était évident que nous nous rendions sur le lieu auparavant secret. Échange drôle avec un jeune homme déjà parti dans d’autres mondes mais qui peut encore nous indiquer qu’il suffit d’aller tout droit. Ce que nous faisons bien volontiers. Cette fois c’est une jeune fille aux peintures de guerre qui nous accueille, me tutoie et me dit, encore, d’aller tout droit sur le parking, qui est en fait un champ. Discipliné, je file donc tout droit et je manque de détruire les limites de fortune créées par des bandes de signalisation fluo. Le vieux se fait une fois de plus remarquer, faisant marche arrière en plein champ. Qu’à cela ne tienne, de toute façon ici nous ne passerons pas inaperçus. On m’a demandé de repérer un « faux blond » qui m’indiquera où me garer. Il est effectivement là, agite une lampe vers moi, de peur sans doute que je file directement en voiture jusqu’à la scène en détruisant les barrières au passage. Il me demande de me coller à la dernière voiture de la rangée, comme s’ils attendaient encore des milliers de véhicules. Là encore je fais ce qu’on me dit, même si derrière nous l’immense étendue du champ nous permettrait d’organiser un tournoi de foot.

Nous sommes donc arrivés, il fait déjà plutôt frais et humide, un étang est juste à côté, nous sommes dans l’Ain ça ne fait pas de doute. Après la fouille réglementaire et les sourires amusés devant nos gueules plus que quarantenaires, une nouvelle squaw me bondit dessus en s’étonnant d’abord : « mais tu es vieille » me dit-elle… Je lui réponds que oui, effectivement, elle a bien observé. Elle se colle à moi, me disant qu’elle a perdu ses potes et qu’elle est complètement défoncée. Elle nous suit donc, ou plutôt s’accroche, cherchant à connaître nos prénoms, demandant si nous avons accompagné nos enfants, bref, déjà je me dis que la soirée se passera en sa compagnie forcée quand un pote arrive et lui dit « mais t’étais où vieille meuf ça fait une heure que je te cherche ?! ». Non mais…

Devant la scène une cinquantaine de personnes dansent. Nous attendons le fils de M, ce n’est effectivement pas par hasard que nous nous sommes retrouvés ici. Le voici, pour un set d’une heure trente. Un son énergique, ça oui, des basses, des breaks… M danse, adore, s’éclate. J’observe les différentes manières de danser devant nous, de ceux qui comme moi laissent leurs jambes bien campées sur le sol et se trémoussent légèrement à ceux qui virevoltent sur l’herbe avec une énergie sans doute décuplée par quelques substances. Il y a aussi ceux qui sont déjà assis, voire couchés… Le temps passe, le froid monte, un petit burger pour se remettre et hop, les vieux se cassent, il est minuit. Sur le chemin nous croisons deux mamies une bière à la main. Je me demande si je n’ai pas moi-même avalé un truc sans m’en rendre compte… Heureusement nous avons échappé au barrage de flics de l’après-midi c’est déjà ça…

« Vous partez déjà ? », nous dit-on à plusieurs reprises… « Oui, on a un bal musette à Mollon »…

CQI 565/18.09.2017/8h49-9h04

C’est comme une période où la pensée fuit comme pour ne pas se perdre. Où les oppositions trop fortes assomment et ôtent toute énergie. Le long fleuve tranquille s’est éloigné et je ne sais pas si son cours déviera de nouveau par ici. Les expressions à contresens n’aident pas davantage à le retrouver. L' »esprit d’équipe » surgit ainsi par surprise, par derrière, ne veut plus rien dire, ou sert d’arme malhabile pour se défendre. Comme le coup fatal que donnerait le torero pour achever le pauvre taureau. Alors il faut porter le regard ailleurs, là où justement les idées surgissent, la création nait et anime l’esprit. Le lendemain de l’arène le bonheur d’une plongée dans des œuvres d’art, si agréablement commentées, redonne espoir. Mais les îlots de résistance se font-ils de plus en plus rares ? Le dernier village gaulois ne fait pas forcément rêver…